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North Shore Rhythmics – Chicago Magazine

– Article de Debra Pickett –

North Shore Rhythmics, basé à Glenview, est actuellement le pôle qui regroupe l’élite américaine de la gymnastique rythmique. L’entraîneur principal, Natalia Klimouk, fait d’ailleurs partie des stars de la discipline. Alors pourquoi n’en a t’on pas entendu parler? La gymnastique rythmique lutte pour ne plus rester invisible et seule une équipe locale se bat pour une ultime reconnaissance.
L’intérieur du Glenview Park Center ne rappelle pas immédiatement la gloire olympique. L’ambiance est calme même détendue. Une douzaine de filles s’échauffent, les unes s’étirant, les autres maintenant des poses dignes des Pilates sur une ligne de moquette qui sépare provisoirement la partie gymnase de la surface de basket d’à côté. Au-dessus de leur tête, au deuxième étage, quelques retraités font du jogging sur la bande destinée à cet effet.
L’unique entraîneur, grande, mince et à l’élégante posture de ballerine, appelle plusieurs des jeunes filles pour leur expliquer en quelques mots le déroulement de l’entraînement. Elles commencent par la répétition d’un de leurs enchaînements qui les occupera toute l’heure à venir: rattrapant et lançant leur corde en avant, en arrière, à l’une et à l’autre, en des figures chorégraphiques toutes plus complexes les unes que les autres. Elles répètent dix fois chaque séquence de l’exercice en comptabilisant pour elles-mêmes et en coordonnant leur rythme à celui d’une musique qu’elles font vivre pour le moment dans leur tête. La complexité de leur évolution est époustouflante. Les regarder se mouvoir ensemble en une même ligne vers le devant du tapis, lancer simultanément cinq cordes dans les airs, les rattraper puis les relancer à chacune en une succession rapide de mouvements – c’est quelque chose qui va au-delà du jonglage et de la danse synchronisée. Plus on observe et plus ça paraît compliqué. Néanmoins, elles les réussissent plus souvent qu’elles ne les ratent. Puis, elles refont leur décompte et recommencent à zéro.
Pendant ce temps, une autre fille âgée de 14 ans, Marlee Shape, est elle aussi en train de lancer sa propre corde, haut dans les airs, exécutant une série de mouvements avant de la rattraper au sol, genoux pliés, d’un seule seule main tendue. De temps en temps, la corde vient se prendre dans les chevrons du haut plafond, là où sont repliés les panneaux de basket. Pas pour autant désarmée, elle va chercher un cerceau et à chaque fois déloge sa corde du premier coup.

Le climat de la salle change légèrement à l’entrée du second entraîneur. “Le temps en Grèce est magnifique,” annonce-t’elle. “Natalia te passe le bonjour. Tu sais qu’ils n’ont pas l’air conditionné au gymnase!” Cela provoque un gémissement collectif. Les filles, elles aussi, ont des questions, surtout au sujet des feux qui ont ravagé dernièrement le pays. Mais le coach fait exprès de les ignorer. Bien que ces jeunes filles représentent l’élite américaine et qu’elles vont bientôt se rendre à Patras pour une obtenir une qualification aux Jeux Olympiques de 2008, il n’y a pas de place pour autre chose que leur préparation.
La gymnastique rythmique, celle qu’on confond tous les jours avec la gymnastique artistique – aux agrès – (poutre, barres parallèles…), consiste au contraire en exercices au sol avec des engins (corde, cerceau, ballon, massues, ruban). Les gens répliquent le plus souvent: “Ah oui, la chose avec les rubans.”
Les américains n’ont aucun mal à citer, au minimum, le nom d’une gym artistique de leur génération, les USA étant généralement championnes olympiques en la matière, mais en ce qui concerne la gym rythmique, la consécration n’est pas encore arrivée. En effet, depuis plusieurs années, les Etats-Unis n’ont pas réussi à se qualifier aux Olympiades.
Dans le monde entier, la gym rythmique est presque aussi populaire que la gym artistique et encore plus en Europe de l’Est. Plus d’une trentaine de pays sont représentés lors des championnats du monde, ce qui n’est pas négligeable. Les Etats-Unis, bien qu’ayant souvent figure de perdant, arrivent à tenir bon grâce aux immigrés qui ont grandi avec les associations sportives et les programmes d’entraînement et surtout grâce à leurs enfants qui matchent au nom de leur nouveau pays d’accueil. Mais après l’éclatement de l’Union Soviétique, le paysage gymnique international n’a pas cessé de changer, chaque nouvelle république constituant sa propre équipe. Avec un système très informel au niveau des clubs, il était difficile pour les Américaines de rivaliser avec ces filles qui bénéficiaient de programmes hyper centralisés et sponsorisés par leur Etat.

A l’exception du Japon (qui souhaiterait une masculinisation de la GR), la gymnastique rythmique reste un sport strictement féminin. Ceci avait d’ailleurs limité son expansion, car, en général, si les hommes ne le pratiquent pas, ce n’est pas un sport. Il faut bien dire qu’il existe un certain degré de bêtise chez certaines personnes dès qu’il s’agit de porter un justaucorps à paillettes et un cerceau en plastique. Tout de même, 1100 jeunes filles se sont inscrites avec USA Gymnastics, l’équivalent de la Fédération en France par exemple (FFG). Quelque peu surprenant, l’épicentre de la gymnastique rythmique américaine se situe dans la banlieue nord de Chicago. Il s’agit bien évidemment du batîment où je me trouve au coeur du modeste parc de Glenview.
North Shore Rhythmics regroupe les championnes nationales junior et sénior ; aussi bien les individuelles que les ensembles. Natalia Klimouk, l’entraîneur principal qui dirige le club, a été nommée “coach de l’année” trois fois ces dix dernières années.
Le club lui-même a tout juste deux ans, il a été créé à l’arrivée de Klimouk qui venait de quitter un autre club en faillite et qui a maintenant fermé. Sa dominance est incontestée. “Si notre pays devait être représenté par un seul club, ce serait celui-là” déclare Caroline Hunt, directrice de la gymnastique rythmique chez USA Gymnastics.
Son succès est attribué à Klimouk elle-même, qui est venue du Bélarus s’installer aux Etats-Unis en 1994. Elle considère que chacune de ses filles est spéciale et c’est pour ça qu’aucune n’est privilégiée ou mise en avant plus qu’une autre.
Le statut de North Shore au centre de la communité rythmique américaine prédestinait l’arrivée de Klimouk. Depuis 1990, lorque Hunt était elle-même championne nationale junior, la banlieue de North Shore avait toujours été le berceau d’au moins une championne voire une membre de l’équipe nationale. L’année dernière, aux championnats nationaux, 12 des 44 compétitrices étaient issues de la banlieue nord de Chicago.
Les villes aux fortes communautés d’Européens de l’Est sont de fortes communités de gymnastique rythmique, telles que New York et Los Angeles avec six clubs chacune. Cependant, Chicago avec seulement quatre clubs (trois en banlieue nord et un à Downers Grove) domine largement la scène nationale. Les communautés d’immigrés y sont bien évidemment pour beaucoup, de par leur affluence dans les banlieues où ils se sont installés. Les clubs américains de gymnastique rythmique attendent de leurs gymnastes (exceptées les meilleures) qu’elles payent tout leur équipement et leurs déplacements. Il faut savoir que les tenues de compétition coûtent environ $1200 pièce. Un autre facteur contribue au statut de North Shore en tant que réseau rythmique n°1 du pays: les parents.

“Disons que ce sont les seuls dans le pays à avoir tout donné pour trouver des opportunités pour que leurs enfants puissent faire de la compétition,” déclare Natalie Stacker, présidente de l’association des parents du club. “Je pense que certains d’entre nous ont beaucoup de savoir-faire en marketing.”
La fille de Stacker, Brenann, compétitrice de haut niveau et pendant longtemps membre de l’équipe nationale, s’est retirée du sport l’année dernière et est maintenant étudiante à Tufts University. Stacker pense que l’expérience gymnique de sa fille lui a permis de postuler dans plusieurs universités. “Elle a envoyé des rubans aux couleurs de chaque établissement à tous les chefs d’admission avec les instructions sur comment les utiliser, elle a été admissible partout où elle avait demandé.”
A la différence du football par exemple, le petit point dans l’océan que représente la gymnastique rythmique sur le territoire permet à des filles, qui ne sont pas forcément de grandes athlètes, de pouvoir faire de la compétition de haut niveau. Avec le bon coaching et la volonté de faire des kilomètres pour s’entraîner cinq à six heures par jour, une jeune fille ambitieuse et déterminée aura toutes ses chances de faire partie des rangs de l’élite nationale.
“Lorsque je parle aux entraîneurs russes,” raconte Klimouk, “ils me disent qu’ils adorent observer le travail des américaines bien qu’elles ne soient pas aussi talentueuses que les russes, mais on se rend compte de ce que les enfants arrivent en moyenne à réaliser.” La championne en titre nationale, Lisa Wang, en est l’exemple parfait. “Au naturel, Lisa n’a pas autant de talent,” précise Klimouk. Cette estimation est vite démentie par la grâce et la souplesse incroyables que démontre Wang lors de ses passages. “Mais c’est elle qui a transformé son corps, c’est elle qui est devenue la championne qu’elle est aujourd’hui.”
En Europe, la petite Wang, 1,52 m, n’aurait jamais été encouragée ou même permise d’intégrer une équipe de gymnastique rythmique. Mais aux Etats-Unis, elle s’entraîne aux côtés de l’incroyable Ava Gehringer, 1,56 m, qui casse elle-aussi le modèle standard (long et fin) européen. Ce qu’elles ont toutes deux en commun et ce qui semble typique chez les gyms américaines, c’est la discipline rigide à laquelle elles se plient.
C’est cette discipline qui pousse cette douzaine de filles à s’entraîner en ce jeudi ensoleillé, après une journée entière de cours pendant que leurs deux coachs, Dani Takova et Angelina Yovcheva (Klimouk est déjà en Grèce avec Wang et Gehringer) se sont rapatriées dans la salle du fond, hors de vue. Takova, un livre d’acuponcture à la main, utilise une aiguille électrique pour calmer le mal de dos de Yovcheva.

Yovcheva, qui matchait pour la Bulgarie avant de devenir entraîneur, est chargée de l’ensemble. Les filles qui le composent ont pour la plupart abandonné leur carrière individuelle – à l’image de Kristian Brooks, 17 ans, qui est venue spécialement du Michigan pour rejoindre l’équipe. Bien qu’elles représentent l’élite du pays, personne ne s’attend à ce qu’elles fassent assez bien en Grèce pour se qualifier aux Jeux Olympiques. (Un seul ensemble avait réussi ce pari, c’était en 1996 à Atlanta, les Etats-Unis étant le pays d’accueil des Jeux.)
Pourtant, les filles continuent leur entraînement avec ardeur et acharnement car elles partent dans deux jours pour la Grèce. On ne sait jamais.
Le meilleur espoir pour ces championnats du monde reste Wang, pour les individuelles. Elle a déjà prouvé sa place au rang international, a remporté les jeux pan-américains et a décalé d’une année sa rentrée à l’Université de Yale. Gehringer a fait de même malgré qu’elle soit seulement remplaçante. “Beaucoup de gens reviennent sur une telle décision,” déclare cette dernière, mais bien que désireuse de commencer ses études à l’Université de New York, elle ne voulait pas quitter la gym sans se donner une dernière chance de devenir une championne.

L’ensemble de North Shore, composé de Brooks, Stéphanie Flacksman, Krista Johnson, Nicole Kowalik, Marina Ljuboja, Michelle Wojtach et de Kristin Kaye, est arrivé en Grèce sans fanfare. A la différence d’autres athlètes américains, elles ne sont pas seulement perdantes mais inconnues. Elles ont deux jours pour revoir leurs passages et s’acclimater aux conditions de ces championnats.
Elles savent qu’elles doivent tout donner, mais même un passage sans faute ne suffira pas à influencer les juges internationaux si la valeur technique de leurs enchaînements n’est pas assez impressionnante. Sourires figés et cheveux parfaitement retenus en chignons, les dés sont jetés. Elles finissent 23èmes sur 27.
Pour les individuelles, Wang termine 31ème sur 128. Avec 0.3 pts en plus, et une 24ème place, elle aurait pu faire partie des qualifiées. Il lui reste cependant une chance: recevoir une wildcard qui la qualifierait d’office. En tant que médaillée d’or des jeux pan-américains, elle garde bon espoir. A son retour, Wang maintient ses six heures d’entraînement quotidien dans cet unique but. “C’est étrange,” dit-elle d’une voix tranquille en prenant une pause. “J’ai toujours été motivée par cet objectif, travaillée en ce but, et maintenant qu’est-ce que je vais faire? Je sens que mon corps peut aller plus loin et je ne me sens pas d’arrêter. Mais je ne suis pas sure de tenir encore cinq ans pour retenter les Jeux.”

Wang ne regrette pas d’avoir consacré toute son adolescence au sport mais certaines choses lui ont manqué. “J’ai raté les bals de lycée, les remises de diplôme, les fêtes, mais ces opportunités représentent souvent des rêves pour la plupart des gens.” Quelques semaines plus tard, Wang apprend qu’elle n’ira pas aux Jeux. Sur son répondeur, le Comité Olympique l’informe que la dernière wild card ne lui sera pas attribuée. Très attristée mais tout de même optimiste, Wang déclare qu’elle continuera l’année à s’entraîner et se présentera à des compétitions et galas moins importants pour ne pas arrêter la gym.
Aucune américaine ne participant à Pékin, Caroline Hunt et le reste de la communauté se préparent désormais pour Londres 2012. Le club compte bien ne pas en rester là et repose ses espoirs sur Marlee Shape, championne nationale junior. En regardant l’ensemble s’échauffer en vue de Patras quelques mois plus tôt, Shape savait que son tour viendrait. -fin de l’article-

Petite précision: la dernière wildcard n’a toujours pas été attribuée à ce jour.